Séraphin: nostalgie d’une époque imaginée
Quel est le concept qui désigne une nostalgie pour quelque chose que nous n'avons pas vécu, que nous imaginons? Est-ce fausse nostalgie? Nostalgie imaginaire? Nostalgie tout court?
Ou bien, pour les Canadiens français, devrait-on dire Séraphin?
Je me pose ces questions en terminant une lecture fascinante de Séraphin : nouvelles histoires des Pays d'en Haut, Tome 1 (Texte inédit) de Claude-Henri Grignon, publié cette année par Québec Amérique.
[Évitons toute confusion – ceci n'est pas une réimpression du livre original de Grignon de 1933, Un homme est son péché. En fait, la découverte de ces textes est une aventure en soi, un travail de recherche méticuleux de la part du collectionneur Rosaire Fontaine. Je vous laisse découvrir cette quête en lisant la préface de Pierre Gagnon et l'avant-propos de M. Fontaine.]
Je croyais bien tout connaître des Pays d'en Haut, ayant lu le livre, entendu des extraits des émissions radiophoniques, et surtout ayant regardé les nombreux épisodes de la série télévisée (diffusée pendant 14 ans, de 1956 à 1970). Je connais bien les traits, les expressions, et les péchés des personnages principaux de cette saga: Séraphin, Donalda, Alexis, le docteur Cyprien, Angélique, Pit Caribou, le Père Ovide, le notaire Lepotiron, et de nombreux autres.

Certes, nous retrouvons ces personnages familiers dans ce livre, et nous les observons au cours d'épisodes typiques de la vie de colons des Laurentides en 1889. Mais ce qui me frappe le plus, et ce qui à mon avis rend ce livre (et le monde imaginaire de Grignon) si passionnant, c'est la présentation idéalisée de la vie et des coutumes d'antan. Nous nous laissons facilement avoir par ce mensonge romantique d'une vie de colon si simple, si innocente, si noire et blanche.

Une vie sans voiture, avec beaucoup moins de bruit. Une vie où chaque personne a un métier et n'a pas à compétitionner avec d'autres. Une vie où tout le monde est catholique et se rend en "sleigh" à la messe de minuit. Où les hommes savent bucher, défricher, et s'occuper des animaux. Où les femmes, en excellentes ménagères, peuvent tout faire, du savon aux chandelles, de la tarte au sucre aux galettes de sarrasin. Où les parties de sucre et de pêche rassemblent les membres de la communauté en une harmonie parfaite. Où on chante, on conte, on danse comme nous ne le faisons plus. Où on mange les mets traditionnels que nous n'avons plus le temps de préparer.

Même l'avarice si poussée de Séraphin, s'il nous semble toujours aussi affreux, a quelque chose d'innocent et de simple comparé à l'avarice systématique d'aujourd'hui. Qu'est Séraphin, sinon l'incarnation d'une sorte de supercapitalisme émergent, où l'accumulation de profit et de biens devient la valeur absolue, où les lois de la société sont utilisées au profit des riches ("la loâ, c'est la loâ!" comme le dit si souvent Séraphin), et où la charité, l'entraide, et la compassion ne peuvent jamais vaincre les hypothèques, les dettes de crédit, les petits salaires, et tout l'abus systématique qui crée un monde où 1% de la population détient presque toute la richesse du monde. Eh oui! Les Séraphins du monde d'aujourd'hui contrôlent beaucoup plus qu'un simple village!

Revenons au livre. Je vous le conseille fortement. Non seulement Grignon a un style bien facile à lire, mais son monde imaginaire ne cesse de nous rendre nostalgiques pour une merveilleuse époque inventée!







3 thoughts on “Séraphin: nostalgie d’une époque imaginée”
Bravo pour un excellent texte et une superbe sélection de photos d’accompagnements. Le Tome 2 à paraitre en février et la conclusion plus tard en 2014 seront, croyez moi tout aussi captivants.
Très bon livre.
À lire avec nostalgie (pour les plus vieux), ou pour découvrir une facette du passé des Laurentides. C’est une véritable pièce théâtrale qui ce déroule sous nos yeux don’t les personnages y œuvrant, nous font revivre ce temps du dur labeur du défrichage de la terre.
Quel beau voyage dans le passé.
Chaque histoire est un tableau pittoresque!